Chapitre 11



Dans lequel notre héros se voit offrir la lune, la refuse, découvre, horrifié, l’identité du fiancé de sa mère, et en apprend de belles sur son passé familial



Le chauffeur, ou plutôt la chauffeuse, connaissait l’adresse. Cela le rassura d’être conduit par une femme, même si elle n’était pas particulièrement gracieuse et même si le dogue allemand assis devant, sa grosse tête tournée vers lui, surveillait ses moindres gestes d’une façon ouvertement hostile.

La voiture le déposa devant un immeuble en béton et acier, tout ce qu’il y avait de banalement soixante-dix. Emerson Intérim. C’était gravé dans le verre de la porte, fermée, évidemment.

Antoine chercha comment entrer, aperçut un bouton marqué « gardien » et appuya. La porte s’ouvrit en silence sur un hall obscur, qui s’éclaira lorsqu’il entra. Luxe tape-à-l’œil d’une entreprise bien portante, marbre au sol, grande fresque abstraite occupant tout un mur face à deux ascenseurs. Comme Antoine hésitait, le voyant de celui de gauche se mit à clignoter et un timbre métallique résonna, annonçant l’arrivée de la cabine. Qui le conduisit directement au dernier étage, sans lui laisser le choix.

Antoine ne put s’empêcher de s’observer dans le miroir de l’ascenseur : le cadre moyen désireux de décrocher un poste, costume trois pièces, cravate discrète et regard anxieux. Connard ! Mais qu’est-ce qu’il foutait là ? La seule chose dont il était sûr, c’est qu’il n’avait pas peur et qu’au fond il n’en avait rien à foutre. Une manière de passer la nuit quand on n’a pas sommeil.

Les portes s’ouvrirent sur un long couloir moquette à l’éclairage étudié. Accrochés en enfilade, des tableaux impressionnistes, apparemment des copies de maîtres. Antoine prit le temps de s’arrêter devant l’une d’elle, un Renoir. Vraiment bien imité. Jusque dans les reliefs des coups de pinceaux. Ils avaient les moyens, chez Emerson Intérim de mes deux. Quel était le mot de la fin de cette histoire ? Quelle tronche pouvait bien avoir la bonne femme qui l’avait appelé ? À sa voix, il imaginait une quarantaine extrêmement tenue, costume tailleur et, peut-être, pas de culotte. À quel genre de cinglée allait-il avoir affaire ? C’était quoi le plan, déjà ? La curiosité a tué le chat. Mais où avait-il entendu cette phrase ?

— Monsieur Meyer ?

Il sursauta. Il reconnaissait la voix. Une dame de petite taille, assez replète, lui faisait signe de la main depuis le seuil d’une porte, à l’autre bout du couloir.

— Venez, c’est par ici.

Elle était à deux doigts de l’obésité, on la sentait impitoyablement sanglée dans une gaine qui l’obligeait à se tenir très droite. Le visage avenant, grand sourire, rouge à lèvres impeccable et discret.

— C’est moi qui vous ai appelé, Monsieur Meyer. Je suis Madame Laverne, la secrétaire de Monsieur Emerson. Entrez.

Elle s’effaça pour le laisser entrer dans une vaste pièce Arts déco.

— Attendez un instant, s’il vous plaît. Monsieur Emerson arrive.

Elle lui désigna un meuble bas, aux lignes épurées :

— Vous désirez boire quelque chose ? À moins que vous ne préfériez un café ?

Il déclina l’offre, presque timidement.

La secrétaire le laissa seul. La moquette était si épaisse qu’Antoine eut la tentation d’enlever ses chaussures. Les lumières de la ville brillaient à travers l’immense baie vitrée et le silence qui régnait n’avait rien d’inquiétant, il était plutôt apaisant. Monsieur Emerson allait arriver. Ça ne ressemblait plus du tout à une plaisanterie.

Antoine examina le mobilier et, bien qu’il n’y connaisse pas grand-chose, devina que ça avait dû coûter la peau du cul. Une sculpture était posée dans un angle, très gracieuse, une petite ballerine en bronze. Sur le mur, derrière le bureau, un tableau. Moderne. Il identifia vaguement la facture du peintre sans parvenir à mettre un nom sur ce dessin aux couleurs vives, à la fois enfantin et très structuré. Il s’en approcha et déchiffra la signature : Miro. C’est alors qu’Antoine réalisa qu’il n’y avait aucune copie dans la pièce, ni même dans les couloirs : tout était vrai. Il était passé devant de vrais Renoir, et la petite danseuse, c’était un Degas. Monsieur Emerson était un homme extrêmement riche. Riche comme lui n’en avait jamais rencontré. Et Monsieur Emerson désirait le voir.

Antoine se mit à avoir la trouille pour de bon. Ça ne pouvait être qu’une erreur. Antoine Meyer n’avait rien à faire dans cet endroit qui respirait le pouvoir et l’argent. Antoine Meyer était nobody, un petit agent en assurances au chômage, certainement victime d’une homonymie. Des Meyer, dans l’annuaire, il y en avait une tripotée, et Antoine était un prénom relativement répandu.

Il était encore temps de partir. Tandis qu’il se dirigeait vers la porte, il entendit un bruit derrière lui. Antoine s’immobilisa, comme pris en faute. Un homme faisait coulisser une cloison dans le fond de la pièce. Un homme très élégant, d’une trentaine d’années, et qui lui souriait. Billy. Antoine resta tétanisé sur le seuil, la main sur la poignée, la bouche bêtement ouverte.

— Ça va, Antoine ?

Antoine ne répondit rien, mais pensa tout de même à refermer la bouche.

— Je sais que c’est un peu brutal, mais c’était la seule façon. Tu ne serais jamais venu, sinon.

Billy ouvrit un meuble bas et en sortit une bouteille de vodka et deux verres. Antoine sentit une colère froide l’envahir tandis que Billy servait.

— J’ai très envie de te coller mon poing dans la gueule, lâcha-t-il calmement.

— Tu en as le droit, et je tiens à m’excuser, répondit Billy en lui tendant un verre qu’Antoine envoya valser sur la moquette d’un revers de la main.

— Tu as failli m’empoisonner et tu tiens à t’excuser ? Tête de con !

À ce moment précis, on frappa à la porte et Madame Laverne passa la tête par l’entrebâillement.

— Vous n’avez plus besoin de moi, Monsieur Emerson ?

— Vous pouvez partir, Denise, merci.

La secrétaire referma doucement, avec un petit sourire. Il y eut un instant de silence, pendant lequel Antoine examina ce type qu’il connaissait sous le nom de Billy. Monsieur William Emerson.

Ce dernier vida sa vodka cul sec et entreprit d’éponger la moquette à l’aide d’un Kleenex.

— Si je le fais pas maintenant, ça va puer, et j’ai peur que ça décolore.

— Pourquoi un type comme toi perd-il son temps à faire chier un mec comme moi ? Encore une envie de tordu, un petit plaisir sadique en passant, tiens ce con, on va se foutre de sa gueule, il est capable de marcher ? C’est ça ?

Billy se releva, lui répondit par un sourire et sortit d’un tiroir plusieurs clefs et passes magnétiques, qu’il posa sur le sous-main du bureau.

— C’est à toi.

— Qu’est-ce qui est à moi ?

Billy montra les clefs une par une.

— Porte du bureau, passe pour l’entrée et le parking, clefs de la voiture de fonction. C’est à toi.

— C’est quoi ton nouveau jeu ?

— Tu cherches du travail, je t’en offre.

— Tu m’offres du travail ? Merci ! Il s’agit de quoi ? Prendre tes rencards chez les vieilles ? Aller acheter ta dope ?

— Prendre ma place. À la tête d’Emerson France.

Antoine éclata de rire. C’était ça, le plan ! Bien sûr !

Et ce cinglé qui lui souriait, d’une façon presque affectueuse !

— Pauvre con ! lui répondit Antoine en se dirigeant vers la porte.

— Attends ! Antoine ! Je ne t’ai pas tout expliqué.

— On arrête de rigoler, on a bien ri, c’est bon, maintenant on arrête ! Tant que tu y es, dis à ta secrétaire de m’appeler un taxi.

Soudain, dans son dos, se fit entendre une voix si familière qu’Antoine en eut un pincement au cœur.

— S’il te plaît, Antoine ! Qu’est-ce qui te prend ? Voyons, William ne plaisante pas !

Sa mère se tenait près de la porte coulissante, l’air sévère, un sac Vuitton serré sur son tailleur Chanel. Antoine sentit ses mâchoires tomber vers ses chaussures pour la deuxième fois de la soirée. Sa stupéfaction était si intense qu’il en manquait d’air.

Sa mère s’approcha de lui, radoucie.

— S’il te fait cette proposition, c’est que tu en es parfaitement capable, Antoine. Quand il s’agit de ses affaires, William n’a pas l’habitude de faire du sentiment.

— Il est vrai que mes méthodes ne sont pas toujours orthodoxes, ajouta Billy, en souriant.



La minute de silence qui suivit fut extrêmement pénible pour Antoine, dont le regard allait mécaniquement de Billy à sa mère et de sa mère à Billy.

— Voilà ! conclut Madame Meyer avec un petit rire. Maintenant, vous vous connaissez !

Le cauchemar s’était estompé quelques heures et rattaquait en force, et sournoisement. Toujours silencieux, Antoine se servit une rasade de vodka, qu’il tenta d’avaler cul sec, et s’étrangla. Sa mère vint lui tapoter gentiment le dos tandis qu’il toussait à s’en arracher les bronches.

— C’est l’émotion, mon lapin.

Tout en reprenant sa respiration, Antoine fît le point sur la situation. Elle lui paraissait intenable. Quitte à lui faire du mal, hors de question de laisser sa mère commettre une aussi monstrueuse erreur.

— Je sais très bien ce qui se passe dans ta tête. Et c’est normal, je ne t’en veux pas, mon lapin. Tu penses à la différence d’âge, c’est ça ?

Elle s’approcha de Billy, lui prit la main, et ce dernier la serra contre lui. Antoine ferma les yeux.

— Regarde-moi, Antoine ! Regarde-nous ! J’ai rencontré quelqu’un que j’aime, et je sais que c’est réciproque. Malgré nos trente-six ans de différence !

Antoine rouvrit les yeux et les vit échanger un regard plein d’une tendresse indécente.

— J’aimerais que tu me comprennes, même si ça te paraît difficile… Tu as été le seul homme dans ma vie ces vingt dernières années… J’ai essayé d’être une bonne mère…

Oh non, elle n’allait pas la jouer à l’affectif, sa voix était tellement sincère, ses yeux tellement aimants… Antoine prit une grande inspiration. Tout n’était pas perdu, il allait se battre.

— Et vous allez… faire ça quand ?

— Dans quinze jours… On part s’installer aux Bahamas. Billy a acheté une île là-bas. D’où la proposition qu’il te fait… Je lui ai tellement parlé de toi, c’est comme s’il te connaissait.

— Maman, tu peux nous laisser seuls un instant ?

Elle lui jeta un regard surpris, puis chercha auprès de Billy un consentement qu’il lui donna en silence, dans un sourire.

— Je suis dans le bureau à côté. Ne vous battez pas ! lança-t-elle en guise de plaisanterie avant de refermer la porte coulissante.

— Je ne laisserai jamais ma mère épouser un dégénéré de ton espèce !

Antoine se rendit compte qu’il chuchotait violemment, un chuchotement de haine.

— Mais ça ne te regarde pas, répondit tranquillement Billy.

Antoine pensa que s’il avait été armé il l’aurait tué. Supprimer cette arrogance sereine de ceux qui, par leur argent et leur position sociale, se croient tout permis.

Billy s’approcha très près :

— Tu ne comprends pas, Antoine… J’aime cette femme, JE L’AIME.

Il se détourna de lui, remplit son verre de vodka et s’installa dans un fauteuil.

— Suzanne est à côté. Si tu veux lui parler, vas-y, fit-il en montrant la porte coulissante. Va lui expliquer quel genre de monstre elle va épouser.

— C’est bien ce que j’ai l’intention de faire.

Mais Antoine ne bougea pas. Il savait qu’il allait briser le cœur de sa mère. Et l’autre enfoiré, qui le regardait d’un air bienveillant, devait le savoir aussi. « Tant pis, décida Antoine, je ne peux pas la laisser à la merci de ce salopard. Je me dois de la protéger, malgré elle s’il le faut. » Billy le regarda ouvrir la porte avec un petit sourire amusé.

Madame Meyer, sagement assise dans un fauteuil, regardait, à la télé, une chaîne musicale dont elle avait coupé le son. De jeunes rappeurs roulaient des yeux et des épaules en se touchant régulièrement la virilité, entourés d’un troupeau de filles à moitié à poil et apparemment au bord de l’orgasme.

Elle se tourna vers Antoine quand il entra.

— Alors, demanda-t-elle gentiment, que penses-tu de William ?

Une voix intérieure lui dit : « Go ! » Antoine ferma les yeux et sauta dans le vide.

— C’est un pervers et un malade, maman. Je sais que je vais te faire du mal, mais il est important que tu le saches.

Il avait lancé ces mots d’une traite, sans respirer. Madame Meyer demanda d’un ton froid, après un silence :

— D’où tu connais William pour te permettre de dire ça ?

— C’est un peu long, mais je vais t’expliquer, maman. Il y a eu cet accident stupide et la femme qui m’a renversé m’a emmené chez elle, parce que je n’avais pas mes clefs.

— Assieds-toi, dit Madame Meyer, tu me donnes le tournis.

Il lui obéit et poursuivit le récit de sa soirée chez Iris et sa rencontre avec Billy. La description des sculptures la fit même sourire, ce qui eut le don de choquer Antoine.

— Je sais qu’il en a commandé une nouvelle mais je ne savais pas ce que c’était. C’est rigolo.

Rigolo ? Comment pouvait-elle trouver rigolo un personnage en ferraille doté d’une queue de un mètre vingt ? Antoine insista sur la manière insensée, au mépris de toute sécurité et sans aucun respect de son passager, qu’avait Billy de conduire sa voiture.

— Je sais, dit sa mère. Mais avec moi, il fait très attention. C’est son côté chien fou, et je t’avouerais que ça me donne du souci. Mais de là à le traiter de pervers et de malade !

— C’est pas tout, maman.

On arrivait à la partie la plus délicate du récit. Antoine, très concentré, chercha les termes les plus neutres pour raconter son incursion chez les vieilles. À peine eut-il décrit le pavillon en meulière que sa mère l’interrompit.

— Tu veux parler de Mamie Renée ?

— C’est ça, Mamie Renée. Donc cette vieillarde nous ouvre la…

L’information avait mis dix secondes à lui parvenir au cerveau. Il suspendit sa phrase et, incapable d’émettre le moindre son, à part celui, à peine perceptible, que fit sa gorge en se coinçant.

— Oui, je suis au courant, lapin…

Sa mère lui souriait avec une grande tendresse :

— Et c’est pour ça ? Tu as peur pour moi ? Mon chéri…

Elle lui prit le visage entre les mains et déposa un baiser claquant sur ses joues.

— William ne m’a rien caché de sa vie passée. Je savais qu’il irait les voir.

— C’est tout ce que ça te fait ? murmura Antoine.

Elle eut un petit hochement de tête :

— Écoute, mon chéri, je suis désolée de devoir te raconter ça, mais ton père est allé aux putes pratiquement jusqu’à sa mort… Et quand je dis « pratiquement », je suis gentille… Il en est mort…

— Quoi ?

— Pas du tout ce que tu penses… Le cœur. Maurice avait le cœur fragile. Tout jeune, déjà. Tu sais comment il était, il ne s’en est pas occupé. Résultat : un infarctus à cinquante et un ans en revenant de chez ces dames. J’ai remercié le Ciel que ça ne lui ait pas pris là-bas…

Sous le coup de la nouvelle, Antoine resta coi. L’image qui lui restait de son père était un peu floue, un homme au visage austère, grand et maigre, toujours au travail, rentrant souvent tard de son cabinet dentaire.

Il ne parvenait pas à l’imaginer forniquer avec une prostituée. Il n’arrivait pas à l’imaginer forniquer du tout.

— Pourquoi tu me racontes tout ça, maman, ça n’a rien à voir, je comprends que tu en aies souffert, mais il y allait normalement, je veux dire…

— Bondage… chuchota Madame Meyer.

— Pardon ?

— « Bondage », c’est le terme… Il se faisait ligoter, tu crois que c’est ce qu’on peut appeler « normal » ? J’ai trouvé des revues, un soir où j’étais passée à son cabinet et qu’il n’était pas là… Si toi tu es étonné par les goûts de William, je t’assure que ce soir-là, moi, j’ai découvert une autre planète… Cela dit, l’avantage, avec ce genre de pratiques, c’est qu’il ne risquait pas de ramener une saleté à la maison…

Antoine écoutait, stupéfait, sa mère se confier, et découvrait quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Une sensation de froid l’envahit. Il se sentit légèrement orphelin. Sa mère le devina car elle se rapprocha de lui et lui prit les épaules.

— Ce n’est pas si grave, Antoine. Ton père se faisait saucissonner une fois par semaine mais c’était un homme très bien. William préfère les personnes âgées, ce n’est pas à moi de m’en plaindre !

Comme il ne lui paraissait pas convaincu, elle ajouta :

— Il leur a offert la maison, à ces petites vieilles.

Sans lui, c’aurait été l’asile ou la rue. C’était sa dernière visite, il leur a fait installer un chauffage central tout neuf. William a changé ma vie, Antoine. Je n’aurais jamais, jamais osé rêver ça. Surtout quand on a fait les trois quarts du chemin.

Antoine ressentit une brutale envie de pleurer lui broyer la gorge. Sa mère l’attira contre elle et il se laissa aller sans résistance sur son épaule. Il serrait si fort les mâchoires pour réprimer ses larmes qu’il pensa un moment s’être pété un plombage.

— Je suis heureuse, Antoine… Tu n’as pas à t’en faire pour moi…

Elle se mit à le bercer très doucement et il éclata en sanglots.

— Mon bébé… il s’est passé tellement de choses en si peu de temps…

Elle sortit un mouchoir de sa poche et le lui tendit. Antoine essuya les larmes qui lui brouillaient la vue et se moucha énergiquement. L’atmosphère se fit plus légère autour d’eux. Comme si l’acceptation de sa défaite l’avait soulagé.

— Tout va bien, maintenant, dit Madame Meyer. N’est-ce pas, Monsieur le président-directeur général ?

Antoine sursauta, il avait oublié ce détail.

— Je peux pas, je peux pas accepter ça.

— Mais pourquoi ? Tu ne vas pas refuser une occasion pareille, mon lapin.

Il faudrait qu’un jour elle arrête de l’appeler « mon lapin ». Il se releva d’un bond :

— C’est toi qui lui as demandé ce service ? « Prends le petit, il est dans la merde » ? C’est ça ? « Tiens, si tu le faisais PDG pour me faire plaisir ? »

— Je n’ai pas eu à le lui demander, Antoine. La compagnie m’appartient.

— Pardon ?

— Emerson Intérim est à moi. William m’a donné toutes ses parts. Cadeau de mariage.

Antoine ne trouva rien à répondre de pertinent. Une surprise de plus, une avalanche de surprises toutes plus déstabilisantes les unes que les autres, lui qui détestait ça, avant, dans sa vie antérieure, celle qui avait pris fin trois jours auparavant. Il en arrivait à ne plus être surpris du tout.

Il s’affala dans un fauteuil et s’y tassa, les yeux fermés, retenant son souffle, essayant de se concentrer afin de disparaître, de se fondre dans le fauteuil en cuir, de devenir, tiens, un bras du fauteuil, ou le dossier, à la rigueur. Il rouvrit les yeux au bord de l’apoplexie et vit sa mère agenouillée devant lui, qui le contemplait d’un air attendri.

— Je ne peux pas, maman, parvint-il à articuler. De toute façon, j’en serai incapable.

— Arrête avec ça ! À chaque fois que tu as réussi, c’est en étant persuadé de rater ! Ton premier flocon, déjà, tu n’y croyais pas ! Ton brevet du cinquante mètres, le bac… enfin, Antoine, je ne vais pas te faire la liste !

Elle ajouta en lui caressant les cheveux :

— Si je te confie mes intérêts, c’est que tu es la personne en qui j’ai le plus confiance… avec William, bien sûr…

Elle remarqua qu’il se raidissait à ces derniers mots :

— Toi en premier, Antoine, toi en premier.

Comme il ne réagissait toujours pas, elle prit ses mains dans les siennes, sa voix se fit suppliante :

— S’il te plaît, Antoine, s’il te plaît…

— Maman, relève-toi.

Mais elle restait là, à ses pieds, la tête penchée sur ses mains qu’elle tenait toujours emprisonnées. Il sentit des gouttes chaudes sur ses paumes : sa mère pleurait silencieusement, les épaules secouées par les sanglots. Il ne l’avait vue pleurer qu’une fois, à l’enterrement de son père, ces mêmes sanglots discrets et interminables, puis au retour du cimetière, et ensuite, chez eux, dans la salle à manger, accoudée à la table. À cette époque, il n’avait que treize ans, et cette pudeur stupide qui l’empêchait de prendre sa mère dans ses bras et de la consoler. Il se rappela s’être enfui dans sa chambre, pour ne plus voir cette douleur contre laquelle il ne pouvait rien.

— Maman, s’il te plaît… s’il te plaît…

Il la releva et l’installa sur ses genoux. Il remarqua pour la première fois combien elle était légère, légère comme un bois sec. Il lui caressa le dos et embrassa ses cheveux qui sentaient la laque Ellnett. Il aimait bien ce parfum.

Combien de fois l’avait-il tenue dans ses bras ? Et elle, avant Billy, ce tordu ce malade, qui l’avait prise dans ses bras ? Qui l’avait caressée, embrassée, réconfortée ? Qui lui avait dit qu’elle était belle ? Qui lui avait dit des mots d’amour ? Que connaissait-il de la vie de sa mère ? Son petit appartement de Nice, meublé de souvenirs, ses amies, pour la plupart veuves ou esseulées avec qui elle jouait au bridge une fois par semaine, les coups de fil souvent inquiets qu’elle passait régulièrement et qu’il ne rendait jamais, sauf pour la fête des mères avec une douzaine de roses Interflora et ses quinze jours annuels à Paris durant lesquels sa présence devenait très vite envahissante.

Elle avait posé la tête sur sa poitrine, ses pleurs se calmaient, elle s’abandonnait, apaisée, à l’étreinte de son fils. Elle leva sur lui des yeux embués, son rimmel avait coulé, traçant des sillons dans les rides au coin de ses narines.

— Excuse-moi, mon chéri, mais j’aimerais tellement te savoir à l’abri. Je comprends tes réticences, c’est même à ton honneur. Fais-moi plaisir, fais un essai… Trois mois… Si ça ne te plaît pas, on avisera. Tu me promets ? C’est pas long, trois mois… Tu veux bien ?

— C’est-à-dire que… Écoute, maman, je t’ai menti, je n’ai pas démissionné de la Loyale, en gros, j’ai été viré…

— Oh, les salauds ! Mais il faut les attaquer aux Prud’hommes, cette boîte minable qui te sous-payait ! Justement, c’est une belle revanche, mon chéri.

— C’est pas comme ça que je vois les choses…

Elle le serra contre elle à l’étouffer.

— Merci, merci mon chéri.

Elle renifla un petit coup, se redressa et sortit un poudrier de son sac.

— Et puis, pendant ce temps, au moins tu auras une voiture potable.

— Comment ça ?

— La voiture de fonction. Elle est très bien. Tu vas pas traverser tout Paris en métro !

— Mais j’ai une voiture !

— J’appelle plus ça une voiture, lapin. D’ailleurs, tu l’utilises jamais !

C’est ainsi qu’Antoine se retrouva à minuit, maudissant sa lâcheté, au volant de la voiture la plus luxueuse qu’il eût jamais conduite, un coupé Mercedes dernier modèle, et qu’il n’en retira aucun plaisir.